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Torticolis : quand votre cou vous fait souffrir, cherchez plutôt du côté de votre ventre

  • il y a 2 jours
  • 7 min de lecture

Santé & Ostéopathie — Lecture : 6 minutes


Vous vous réveillez un matin avec le cou bloqué, la tête penchée d'un côté, incapable de tourner la tête sans une douleur lancinante. Le diagnostic tombe vite : torticolis. Le réflexe naturel est d'incriminer le matelas, la mauvaise position de sommeil ou un courant d'air. Pourtant, la réalité anatomique est bien plus complexe — et fascinante. Le torticolis peut avoir des origines très diverses, et parmi elles, une piste souvent ignorée : l'abdomen.


Qu'est-ce qu'un torticolis, exactement ?

Le torticolis (du latin tortus, tordu, et collum, cou) se définit par une contracture douloureuse des muscles cervicaux entraînant une inclinaison et une rotation forcée de la tête. Il touche des millions de personnes chaque année, toutes tranches d'âge confondues, du nourrisson à la personne âgée.

On distingue classiquement deux grandes formes :

  • Le torticolis aigu : d'apparition brutale, souvent au réveil, résolutif en quelques jours.

  • Le torticolis chronique ou spasmodique (aussi appelé dystonie cervicale) : persistant, récidivant, impliquant des mécanismes neurologiques plus complexes [1].


Les étiologies classiques : ce que l'on croit savoir

Avant d'explorer les causes moins connues, rappelons les origines les plus fréquemment évoquées.


1. Causes musculo-squelettiques

C'est l'explication la plus répandue. Un mouvement brusque, une position prolongée devant un écran, un faux mouvement au réveil : le muscle sternocléidomastoïdien (SCM) ou le trapèze entre en spasme de protection. Ces contractures réflexes sont souvent le résultat d'une mauvaise posture chronique ou d'une fatigue musculaire accumulée.


2. Causes articulaires cervicales

Une dysfonction des articulations zygapophysaires (les petites facettes articulaires entre les vertèbres cervicales) peut provoquer un blocage mécanique douloureux. Ces dysfonctions sont souvent retrouvées en cas de tensions musculaires chroniques ou de traumatisme cervicale.


3. Causes discales

Une hernie discale cervicale, notamment en C4-C5 ou C5-C6, peut irriter une racine nerveuse et générer une contracture antalgique du cou — le corps cherchant instinctivement à « décharger » la structure douloureuse [2].


4. Causes infectieuses ou inflammatoires


5. Causes neurologiques centrales


6. Causes traumatiques

Le classique « coup du lapin » (whiplash) suite à un accident de voiture, ou tout traumatisme cervical, peut induire un torticolis post-traumatique parfois long à résoudre [2].


La piste abdominale : l'étiologie que l'on ne soupçonne pas


Voici où les choses deviennent particulièrement intéressantes pour quiconque s'intéresse à la médecine intégrative ou à l'ostéopathie viscérale.


Le nerf phrénique : un pont entre le ventre et le cou


Le nerf phrénique est le nerf moteur du diaphragme. Il prend son origine dans la moelle épinière au niveau des racines C3, C4 et C5 — c'est-à-dire en pleine région cervicale, avec C4 comme contribution principale [5, 6]. Ce trajet anatomique est loin d'être anecdotique : il constitue un véritable lien neurologique entre les organes abdominaux et la région cervicale.


Au-delà de la respiration, ces racines innervent également (via le nerf phrénique) la plèvre, le péricarde, et surtout le péritoine sous-diaphragmatique — la membrane qui tapisse la cavité abdominale et entoure des organes comme le foie, l'estomac, la vésicule biliaire et la rate [5, 7]. Des études anatomiques cadavériques ont même mis en évidence des connexions directes du nerf phrénique droit avec la capsule de Glisson (enveloppe fibreuse du foie), les veines hépatiques et la veine cave inférieure [8, 9].


Quand l'abdomen envoie la douleur vers le cou


En cas d'irritation ou d'inflammation de structures abdominales (foie, vésicule biliaire, estomac, diaphragme lui-même), les signaux douloureux remontent par le nerf phrénique jusqu'aux segments C3-C5. Le cerveau, « trompé » par cette convergence de signaux, interprète la douleur comme venant de la région cervicale. C'est le phénomène de douleur référée, bien documenté en neurologie [10].


Une revue systématique publiée en 2019 dans la revue Diagnostics (MDPI) a mis en évidence que l'origine viscérale des cervicalgies est chroniquement sous-estimée dans la littérature clinique : sur 309 essais analysés, la grande majorité écartait systématiquement les causes viscérales de leur processus diagnostique, contribuant ainsi à un taux élevé de diagnostics de « cervicalgie non spécifique » [10].


Ce mécanisme peut provoquer :

  • Une contracture réflexe des muscles cervicaux (sternocléidomastoïdien, scalènes, élévateurs de la scapula, trapèze supérieur)

  • Une posture antalgique typique du torticolis

  • Une douleur à l'épaule droite en cas d'irritation hépatique ou vésiculaire (classique douleur scapulaire droite de la colique hépatique) [11]


Les situations cliniques à ne pas manquer


Plusieurs tableaux cliniques peuvent ainsi masquer leur véritable origine :


La colique hépatique ou la cholécystite peuvent se manifester par une douleur à l'épaule droite et une raideur cervicale droite. C'est un mécanisme bien documenté par les études de bloc du nerf phrénique après chirurgie hépatique : bloquer le nerf phrénique en per-opératoire réduit significativement la douleur référée à l'épaule [12].


L'irritation sous-diaphragmatique (hématome, abcès, pneumopéritoine) provoque classiquement une douleur irradiée à l'épaule et au cou, via le nerf phrénique. C'est un signe sémiologique enseigné en chirurgie d'urgence : l'irritation du péritoine sous-diaphragmatique, en stimulant les fibres afférentes phréniques, est interprétée par le cerveau comme une douleur provenant du territoire métamérique C3-C5 [7].


Le reflux gastro-œsophagien sévère (RGO) et l'œsophagite peuvent, via une irritation vagale et phrénique, générer des tensions musculaires cervicales chroniques, le plus souvent du côté gauche, favorisant les épisodes récurrents de torticolis.


Les adhérences post-opératoires ou les tensions sur le diaphragme (suite à une chirurgie abdominale, une appendicite, une péritonite) peuvent créer des tractions mécaniques et fasciales qui se répercutent jusqu'au cou. Des études ont montré qu'une proportion significative de patients opérés de chirurgie hépatique ou laparoscopique présentent des douleurs référées à l'épaule et au cou dans les suites immédiates [12].


La stéatose hépatique et l'hépatomégalie méritent une mention particulière : une revue récente souligne que la distension de la capsule de Glisson — particulièrement impliquées dans les afférences phréniques — peut générer une douleur cervicale chronique dans un contexte de syndrome métabolique, sans que le patient ne fasse le lien avec son foie [10].


Le rôle du diaphragme comme carrefour tensionnel


Le diaphragme ne se contente pas de séparer le thorax de l'abdomen : c'est un véritable carrefour fascial. Il est relié par les fascias :


  • Vers le haut : au péricarde, à la plèvre, au médiastin, et via ces structures jusqu'à la base du crâne et aux muscles cervicaux

  • Vers le bas : au psoas, aux piliers du diaphragme attachés en L1-L3, au foie, à l'estomac, aux reins [13]


Loukas et al. (2016) ont démontré sur 130 cadavres adultes que le nerf phrénique droit présente sous le diaphragme des connexions plexiformes avec le ganglion cœliaque, le ganglion aortico-rénal et la glande surrénale dans 65,5 % des cas — soulignant l'étendue de l'influence de ce nerf sur les structures abdominales hautes [9].


Une hypertension diaphragmatique chronique (stress, mauvaise respiration, sédentarité, pathologie digestive) peut donc générer une chaîne de tension ascendante qui finit par se cristalliser en torticolis récidivant.


Implications pratiques : vers une approche globale


Cette compréhension multifactorielle du torticolis a des conséquences directes sur la prise en charge.


En ostéopathie, l'évaluation ne se limite pas au cou. Un ostéopathe formé à l'approche viscérale explorera la mobilité du foie, de l'estomac, de la vésicule biliaire, la liberté du diaphragme et des structures fasciales abdominales — en particulier chez les patients présentant des torticolis récidivants sans cause mécanique évidente.


Un essai clinique randomisé contrôlé est actuellement en cours à l'Université de Séville (NCT05605639) pour évaluer l'effet d'une infiltration du nerf phrénique sur les douleurs cervicales associées à des troubles viscéraux péri-diaphragmatiques — confirmant l'intérêt scientifique croissant pour cette piste thérapeutique [14].


Ce que cela change dans notre regard sur la douleur


Le torticolis est une invitation à penser le corps comme un système intégré, et non comme une collection d'organes cloisonnés. Le nerf phrénique, avec ses origines en C3-C4-C5, est à lui seul un symbole de cette interconnexion : ce qui se passe dans votre ventre peut s'exprimer dans le cou, et vice versa.

La prochaine fois que votre torticolis revient pour la troisième fois en six mois sans raison mécanique claire, peut-être est-il temps de regarder un peu plus bas — vers le diaphragme, vers le foie, vers l'estomac. Votre cou vous en sera reconnaissant.


Cet article est rédigé à des fins d'information générale. En cas de torticolis sévère, persistant ou accompagné de fièvre, de difficultés à avaler ou de symptômes neurologiques, consultez un professionnel de santé.


Références bibliographiques

[1] Pandey S, Jost WH. Classification and Diagnosis of Cervical Dystonia: Revived Call for Consensus. Mov Disord Clin Pract. 2022 Apr 15;9(5):717-718. doi: 10.1002/mdc3.13444.

[2] Benzel EC. Spine Surgery: Techniques, Complication Avoidance, and Management. 3rd ed. Elsevier Saunders; 2012.

[3] Bhidayasiri R. Cervical Dystonia: Pathophysiology and Treatment. Expert Rev Neurother. 2006 Jun;6(6):827-844. doi: 10.1586/14737175.6.6.827.

[4] Costa J, Espírito-Santo C, Borges A, et al. Botulinum toxin type B for cervical dystonia. Cochrane Database Syst Rev. 2005;(1):CD004315. doi: 10.1002/14651858.CD004315.pub2.

[5] TeachMeAnatomy. The Phrenic Nerve – Anatomical Course and Functions. Mis à jour novembre 2025. Disponible sur : https://teachmeanatomy.info/neck/nerves/phrenic/

[6] Standring S (ed.). Gray's Anatomy: The Anatomical Basis of Clinical Practice. 41st ed. Elsevier; 2016.

[7] Rouvière H, Delmas A. Anatomie humaine descriptive, topographique et fonctionnelle. Tome 2 : Tronc. 15e éd. Paris : Masson; 2002.

[8] Kehr's Sign – referred shoulder tip pain from subdiaphragmatic irritation. In: Textbook of Clinical Signs. Elsevier Clinical Key; 2020.

[9] Loukas M, Du Plessis M, Louis RG Jr, Tubbs RS, Wartmann CT, Apaydin N. The subdiaphragmatic part of the phrenic nerve – morphometry and connections to autonomic ganglia. Clin Anat. 2016 Jan;29(1):120-128. doi: 10.1002/ca.22652. PMID: 26457392.

[10] Oliva-Pascual-Vaca Á, González-González C, Oliva-Pascual-Vaca J, et al. Visceral Origin: An Underestimated Source of Neck Pain. A Systematic Scoping Review. Diagnostics (Basel). 2019 Nov 12;9(4):186. doi: 10.3390/diagnostics9040186. PMID: PMC6963844.

[11] Warfield CA, Bajwa ZH. Principles and Practice of Pain Medicine. 2nd ed. McGraw-Hill; 2004. Chapter on referred visceral pain patterns.

[12] Lonnqvist PA, MacKenzie J, Soni AK, Conacher ID. Phrenic nerve blockade. Failure rate and complications. Anaesthesia. 1995 Jan;50(1):66-68. doi: 10.1111/j.1365-2044.1995.tb04539.x.

[13] Barral JP, Mercier P. Manipulations viscérales. 3e éd. Paris : Elsevier Masson; 2004.

[14] ClinicalTrials.gov. Phrenic Nerve Infiltration in Neck Pain. Identifier: NCT05605639. University of Seville. Disponible sur : https://clinicaltrials.gov/study/NCT05605639

Tags : torticolis, ostéopathie, nerf phrénique, douleur référée, diaphragme, cervicalgie, ostéopathie viscérale, physiologie, santé intégrative

 
 
 

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